La force des idées

September 17th, 2008 by Pierre M

The goal of the foundation is to foster the spread of great ideas. It aims to provide a platform for the world’s smartest thinkers, greatest visionaries and most-inspiring teachers, so that millions of people can gain a better understanding of the biggest issues faced by the world, and a desire to help create a better future. Core to this goal is a belief that there is no greater force for changing the world than a powerful idea.”

Je veux vous faire part d’une extraordinaire découverte que j’ai faite récemment. Il s’agit de TED, un site qui met gratuitement à la disponibilité des internautes des vidéos de conférences données par des personnalités, créateurs, artistes, penseurs, visionnaires et autres acteurs influents de notre temps. À ceux-ci, TED lance le défi de réaliser « la » présentation de leur vie, en 18 minutes.

La liste des conférenciers est longue et remarquable. D’Edward Wilson le père de la sociobiologie au célèbre physicien Stephen Hawking, de Bono à l’artiste africaine Rokia Traore, du bouddhiste heureux Matthieu Ricard au futurologue Raymond Kurzweil, de Jimmy Wales fondateur de Wikipedia au milliardaire Richard Branson, tous les créneaux de la pensée humaine contemporaine sont représentés. Mais les trésors de TED résident probablement surtout dans tous les autres conférenciers plus ou moins inconnus dont les idées gagnent sans aucun doute à être connues. Et c’est là la mission première de TED: la diffusion des idées.

Les vidéos ne sont malheureusement offertes qu’en anglais, mais si vous maîtrisez un tant soit peu cette langue, je vous recommande TED au plus haut point. Je n’ai eu le temps que d’effleurer son contenu considérable et extrêmement varié, mais déjà, j’y ai déniché de petits bijoux de conférences, intéressantes pour l’esprit et surtout très inspirantes.

Parlant de découvertes inspirantes, je vous recommande vivement la conférence de l’artiste-photographe canadien Edward Burtynsky, récipiendaire d’un “TED Award” pour sa prestation. Burtynsky, à qui on a entre autres consacré un documentaire primé mondialement, excelle à photographier dans toute sa beauté, son ingéniosité, sa mégalomanie, mais également dans toute son horreur, l’impact titanesque de l’activité humaine sur le paysage planétaire. Sa conférence est un vibrant plaidoyer pour une prise de conscience mondiale des conséquences de nos actions et de notre style de vie sur l’environnement, non seulement ici dans notre cour, mais également ailleurs, dans les pays en développement.

C’est une vidéo à mettre entre les mains de tous ceux suffisamment riches pour acheter un ordinateur. Parce que c’est nous qui pouvons y faire quelque chose.

Pierre M

Le nuage bientôt plaqué Chrome?

September 10th, 2008 by Pierre M

Une grosse nouvelle dans le monde du web m’attendait au retour de vacances, le lancement de Google Chrome. On en a parlé et on en parle toujours beaucoup et partout, et je ne reviendrai donc pas sur les détails de la bête, sauf pour en souligner la signification dans l’univers émergeant du Cloud Computing.

En effet, la plupart des analystes ne s’y sont pas trompés, il s’agit davantage pour Google d’un premier pas vers un nouveau genre de système d’exploitation destiné aux applications web que d’un simple fureteur. On le devine au langage utilisé pour le présenter, ou par certaines de ses caractéristiques, et de plus certain dirigeant de Google ne le cache pas, Chrome représente l’ébauche d’une future plateforme d’exploitation pour les applications web, qui résiderait dans les futurs ordinateurs des futurs et probablement nombreux utilisateurs du nuage.

Rappelons-nous que dans le monde du nuage, point n’est besoin du traditionnel système d’exploitation complet et complexe à la Leopard, Vista et cie. Un système d’exploitation solide, discret et surtout aux fonctions minimalistes (basé par exemple sur Linux), avec comme quasi unique application un fureteur/système d’exploitation internet, maintenant omnipotent et omniprésent, c’est tout ce dont l’usager a besoin sur son poste de travail pour profiter des bienfaits et inconvénients du nuage.

Autre détail significatif, le code source de Chrome sera disponible sous licence Open Source, une façon bien sûr de s’assurer la sympathie de la “free culture” et les ressources de la communauté Open Source, mais également un pied de nez aux concurrents plus “traditionnels” de Google.

Naturellement, plusieurs crient au loup de l’hégémonie et brandissent le spectre de Big Brother. Non seulement Google exerce depuis longtemps une domination outrageuse au coeur même du nuage avec son incontournable moteur de recherche, non seulement investit-il massivement dans l’infrastructure matérielle et dans les applications logicielles du nuage, mais il commerce maintenant à placer ses pions pour en contrôler le chaînon manquant, la porte d’entré des utilisateurs. Quoi qu’il en soit, Chrome représente un produit significatif dans la poussée “omnipotentielle” de Google.

Connaissant la réputation discutable de Google, et malgré que celui-ci fait des efforts louables, il y a certainement de bonnes raisons pour rester vigilants. D’autant plus que l’affaire Chrome avait bien mal commencé de ce côté-là. Bref, souhaitons dorénavant plus que jamais que Google s’en tienne à sa célèbre devise “Don’t be evil“.

Évidemment, j’ai essayé Chrome. Il est exceptionnellement rapide, simple et robuste, surtout pour une version bêta. Il n’y manque que des plug-in à la Firefox (dont je ne peux plus me passer) pour que la tentation de changer de fureteur devienne irrésistible. Et l’on peut compter sur la communauté Open Source pour que cela ne soit qu’une question de temps.

Pierre M

Laissez les anonymes tranquilles

August 8th, 2008 by Pierre M

Il se déroule en ce moment dans la blogosphère québécoise un très bon débat sur le “problème” des commentaires indésirables dans les blogues.

Cela a commencé par la montée de lait de Patrick Lagacé, puis celle de Nelson Dumais, suivies de billets par plusieurs blogueurs connus et respectés, dont ceux de Mario Asselin et de Michael Carpentier que je trouve particulièrement intéressants.

Et naturellement, dans tout ce débat, les contributeurs anonymes en prennent pour leurs rhumes.

Le web est un organisme complexe dont les assises reposent sur la liberté. La liberté de communiquer bien sûr, puis la liberté d’écrire, de lire, d’écouter, d’échanger, de performer, de regarder, de créer, de revendiquer, et la liberté de copier et d’être copié.

Mais il y a aussi la liberté d’être ou de ne pas être.

Toute initiative allant à l’encontre de ces libertés, aussi insignifiante soit-elle, est condamnée, sinon à l’échec, à gaspiller à tout jamais une partie des ressources à combattre la tendance naturelle des choses et des êtres du web à exercer cette liberté.

Tout comme, par exemple, le droit d’auteur est une entrave à la liberté de diffusion d’une oeuvre, l’identité physique du créateur peut être une entrave à sa liberté d’expression. Ces notions vont à l’encontre de l’essence même du web, et l’on ne peut les imposer qu’au prix d’un effort constant et stérile.

Que l’on aime ou pas l’anonymat, il est beaucoup plus constructif de faire avec, et d’apprendre à l’apprivoiser. Et puis de toute façon, pour quoi faire la vraie identité?

La réputation de ma personne virtuelle est au moins aussi importante pour moi que celle de ma personne physique. Je ne prendrais pas plus le risque de détruire cette réputation par des commentaires “trolliens” que si mon identité physique était en jeu.

Au début, j’ai décidé d’être anonyme un peu sans raison, un peu par pudeur. Maintenant, je choisis d’être anonyme par conviction, parce que je revendique ce droit.

Pierre M

Les nouveaux seigneurs du web

July 31st, 2008 by Pierre M

Ça y est, la Chine occupe maintenant la première place mondiale pour son nombre d’internautes, dépassant finalement le pays des pères fondateurs du web, les États-Unis.

Ma première impression en lisant cette nouvelle a été le sentiment plutôt triste de passer à côté de quelque chose. Un sentiment de perte.

Martin Lessard, citant Geert Lovink, mentionnait les multiples îles du cyberespace en parlant de la fragmentation linguistique du web. Dans le cas de la Chine, on devrait plutôt parler d’un continent. Un continent d’idées, d’opinions et de créations de toutes sortes qui nous échappe presque totalement, littéralement enfermé derrière une muraille culturelle et linguistique. La grande muraille linguistique chinoise.

On parle de 72,2 millions de blogues en Chine, et 300 000 pages Web sont créées chaque mois dans la seule ville de Pékin. Cela en fait des choses qui s’écrivent, et qui nous sont inaccessibles. Extrêmement décevant.

Une idée comme ça, qui permettrait de lancer des ponts entre les différentes îles linguistiques du cyberespace : créer un site collaboratif de type wiki, permettant aux internautes de traduire et de mettre en ligne des textes, articles ou blogues de leurs choix. Tous ceux ayant la chance de maîtriser plus d’une langue pourraient contribuer en traduisant leurs textes favoris ou ceux qu’ils jugent importants, peu importe la raison. Bien sûr, toutes les combinaisons de langues seraient les bienvenues : chinois-français, anglais-italien, espagnol-chinois, etc. Les contributions étant wiki, celles-ci pourraient être éditées, corrigées, complétées et raffinées par tous, et les traductions s’amélioreraient donc avec le temps. Il pourrait même y avoir des forums de discussion pour les demandes de traduction spécifiques.

Cela permettrait bien sûr d’avoir accès à la traduction d’un certain nombre de textes étrangers, mais également d’effectuer naturellement une sélection parmi la mer de blogues et de textes disponibles. Si quelqu’un quelque part juge qu’un texte vaut l’effort d’être traduit, c’est probablement que celui-ci vaut la peine d’être découvert et lu par un plus grand nombre.

Avec une participation un tant soit peu significative, ce genre d’initiative pourrait connaître un grand succès sur la toile. Ce n’est pas nécessairement un truc pour faire des sous, mais cela contribuerait certainement à faire un monde meilleur.

Mais peut-être que ce genre de site existe déjà?

Pierre M

La longue traîne de l'amour

July 24th, 2008 by Pierre M

Dans la foulée de mon billet sur la longue traîne, je voudrais porter à votre attention deux excellents textes publiés récemment par deux maîtres à penser respectés du web.

Dans le premier, The Long Tail and the Dip, Seth Godin y discute de trois zones de profitabilité de la courbe de la longue traîne. Il s’agit des deux zones traditionnellement évoquées dans le concept, c.-à-d. la zone des best-sellers (la “tête” de la courbe) et celle de la queue (ou la traîne), plus une troisième situé entre les deux.

La subtilité principale amenée par Seth Godin est que, selon lui, chaque zone est en soi également une longue traîne. En d’autres mots, la longue traîne serait constituée d’une collection de courbes de longues traînes plus petites, avec chacune ses propres gagnants et perdants, sa dynamique et ses spécificités. Il ajoute qu’il ne faut surtout pas voir les deux zones de la queue comme des prix de consolation pour quelqu’un qui échoue à se positionner parmi les best-sellers. Les créateurs doivent adopter une stratégie adaptée à la zone visée et, en cas d’échec, il n’y a aucune garantie que la stratégie choisie ait davantage de succès dans une autre zone.

Le second texte, écrit par Kevin Kelly, fait directement référence au précédent. Bien que Kelly ne soit pas nécessairement d’accord avec l’aspect “fractal” avancé par Godin, l’interprétation qu’il fait de ces mêmes trois zones est digne d’intérêt. Notamment, d’après lui, seules les deux premières zones de la tête de la courbe peuvent être profitables aux créateurs. La zone de la queue ne peut l’être que pour des agrégateurs de contenu (iTune et Netflix par exemple). Il allègue que, si les deux premières zones peuvent être rentables pour les créateurs, la traîne elle-même (la dernière zone) est davantage une question de passion et de réseautage. Et il conclut avec un énoncé tout en poésie et en métaphores que pour le plaisir, je me permets de traduire ici :

« Je préfère penser que la longue queue (NDT : c.-à-d. la longue traîne) représente la queue d’un animal différent. Nous avons mal identifié l’être intangible auquel elle appartient. Ce n’est pas la longue queue de la bête du profit commercial. Plutôt, c’est la longue queue du dragon de l’amour. L’amour de la création, de la réalisation, du rapprochement, de la passion immodérée, ou du désir de faire la différence, ou de faire quelque chose d’important pour soi, pour l’amour de socialiser, de donner, d’apprendre, de créer et de partager. »

S’il est fort probable qu’une partie de la longue traîne ne pourra jamais être rentable pour les créateurs, il n’en demeure pas moins que ceux-ci ont beaucoup plus de chances de tirer leur épingle du jeu grâce au phénomène de la longue traîne que s’ils demeurent cantonnés dans les systèmes de distribution traditionnels.

La longue traîne représente à mon avis plus que jamais une lueur d’espoir pour tous les créateurs du web.

Pierre M

Une leçon de perspective

July 18th, 2008 by Pierre M

Dans un de mes passages favoris de son extraordinaire série The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy, Douglas Adams y raconte l’histoire d’un extra-terrestre qui, un jour, pour contrarier sa femme qui lui reprochait sans cesse son manque de sens des proportions (selon elle, il passait beaucoup trop de temps à des activités « futiles » du genre contempler les étoiles ou analyser le fonctionnement d’une épingle à couche), inventa une machine qui permettait d’appréhender d’un seul coup l’infinité de l’univers dans son entier, en perspective avec soi-même.

La machine en question, le Total Perspective Vortex, partait du principe que, chaque particule de matière de l’univers étant affectée d’une manière ou d’une autre par toutes les autres particules existant dans l’univers, il est possible d’extrapoler celui-ci au grand complet à partir de, par exemple, un morceau de gâteau.

Donc, d’un côté il brancha la réalité complète de l’univers tel qu’extrapolé par sa machine, et de l’autre, sa femme. À sa grande horreur, son cerveau fut complètement annihilé par le choc. Il venait néanmoins de prouver hors de tout doute que si la vie devait exister dans un univers aussi immense, une chose que cette vie ne pouvait se permettre de posséder, c’est le sens des proportions. Conclusion tout à fait savoureuse et probablement tellement vraie.

Tout ce long préambule pour vous présenter Universcale, une remarquable animation flash qui utilise magnifiquement les technologies web pour illustrer l’échelle inimaginable de notre univers. Votre cerveau n’en sera pas annihilé, mais vous en serez certainement quitte pour une sensation étourdissante. À ce propos, je vous conseille dans un premier temps de laisser l’animation suivre son cours, sans chercher à sauter les étapes. Cela demande un peu plus de temps, mais l’impression en est d’autant plus saisissante.

C’est peut-être vrai que l’esprit humain n’est pas équipé pour réellement appréhender l’univers dans son immensité, mais il est quand même bon quelquefois de remettre nos « petites » vies en perspective.

Pierre M

FLOSS n'est pas une marque de dentifrice

July 14th, 2008 by Pierre M

FLOSS: Free/Libre/Open Source Software

En lisant ce très bon texte de Michael Tiemann, l’un des pionniers dans le domaine, j’ai réalisé que le logiciel libre était peut-être le seul espoir de voir un jour les logiciels atteindre un niveau de qualité comparable à celui des autres produits de consommation courants.

Les bogues logiciels font tellement partie de notre quotidien qu’on ne réalise presque plus à quel point la qualité générale des produits qui nous sont offerts est pitoyable. Dans toute autre industrie, une telle « non-qualité » serait plus que suffisante pour précipiter n’importe quel manufacturier vers la faillite. Et malgré tout, l’industrie du logiciel s’en tire relativement bien… jusqu’à présent.

Pourtant, l’industrie semble faire des efforts pour corriger le tir. Mais malgré toutes les promesses, version après version, la situation est loin de se corriger. À sa défense, et pour avoir beaucoup travaillé dans cette industrie, je peux témoigner qu’il est excessivement difficile de produire du logiciel de qualité. Le problème n’est pas que les concepteurs et programmeurs compétents manquent à l’appel, loin de là. Ce n’est pas non plus la faute des méthodes de conception ou des systèmes de contrôle de la qualité déficients, il en existe d’excellents qui sont amplement utilisés dans l’industrie. Et il y a certainement une volonté sincère des entreprises de s’améliorer, la plupart faisant des efforts louables en ce sens.

Contrairement à l’analyse qu’en fait Michael Tiemann, je crois que le problème réside surtout, et plus simplement, dans notre système économique même. Ce système qui oblige à une constante recherche du profit et de la rentabilité à court terme. Car faire de bons logiciels est très possible, mais cela exige de la discipline, de l’argent bien sûr, mais surtout du temps. Comme quelqu’un de très sage a un jour dit, faire un bébé prend neuf mois, peu importe combien de personnes tu assignes à la tâche. C’est un peu la même chose avec un logiciel. Malgré toute leur bonne volonté, et malgré la grande amélioration des méthodes et processus utilisés depuis quelques années, toutes les entreprises se heurtent tôt ou tard à cette implacable loi économique : mettre en marché au plus vite, ou bien crever. Si produire de bons logiciels prend du temps, se contenter d’en faire simplement des “satisfaisants” en prend beaucoup moins. Et c’est ce que se résignent à faire la plupart des acteurs de l’industrie.

C’est là l’autre partie du problème: le niveau de qualité actuellement considéré comme “satisfaisant” par le consommateur est dramatiquement bas. Par dépit, par fatalisme et surtout parce qu’on ne nous a jamais habitués à mieux. Et en ce domaine, le logiciel libre pourrait bien provoquer une petite révolution. Selon les chiffres cités par Tiemann, l’Open Source démontre une supériorité notable en ce qui a trait à la qualité des produits offerts, ce que confirme d’ailleurs la rumeur populaire. Et cela est sans compter le haut degré d’innovation dont ces logiciels font généralement preuve.

En prouvant aux consommateurs que concevoir des logiciels novateurs qui ne soient pas truffés de bogues n’est pas une utopie, l’Open Source provoque déjà un changement de mentalité. Et de plus en plus de consommateurs reconnaissent les vertus du logiciel libre, à preuve le succès énorme rencontré par Firefox, l’un des produits phares de cette culture.

Cette révolution n’annonce peut-être pas la mort de l’industrie traditionnelle, mais elle forcera probablement celle-ci à s’adapter aux nouvelles attentes de qualité et d’innovation que le logiciel libre est en voie de créer chez les consommateurs. Si ce n’est uniquement pour ça, je souhaite longue vie au FLOSS.

Malheureusement, celui-ci est confronté au même problème que celui vécu dans le reste de la culture du libre, soit l’absence d’un modèle économique viable et adapté au web. Tout comme pour la musique et la vidéo « libres », la communauté FLOSS devra, elle aussi, trouver sa raison d’être économique afin assurer sa viabilité à long terme. Et ne plus compter uniquement sur la générosité de ses membres.

Pierre M

La longue traîne : une utopie?

July 4th, 2008 by Pierre M

Une étude publiée dans le Harvard Business Review remet en question la validité d’un concept cher aux optimistes de la nouvelle économie internet, dont je fais partie, la théorie de la longue traîne.

Mieux connu sous l’appellation « Long Tail », ce concept a été initialement énoncé par Chris Anderson dans un article de Wired (une traduction ici), puis popularisé par un livre à succès du même auteur. Cette théorie énonce que dans le marché internet, les produits dont la demande était traditionnellement trop faible pour intéresser les canaux de distribution classiques, vont collectivement représenter une part du marché égale ou supérieure à celle des best-sellers et autres blockbusters. Une opportunité pour tous les créateurs trop marginaux ou pas assez « tendance » au goût de l’industrie de connaître enfin un certain succès.

Selon l’étude réalisée par Anita Elberse, professeure au Harvard Business School, les promesses de la longue traîne ne se concrétiseraient tout simplement pas, et ce, malgré une diversification de l’offre sur internet. Tout au contraire, l’économie du « hit » serait même en croissance.

Les doutes sur cette théorie ne datent pas d’hier, mais de l’aveu même de Anderson, cette dernière étude est particulièrement solide. Bien sûr, celui-ci n’est pas d’accord avec les conclusions et il y répond sur son blogue, mais son argumentation n’est pas très convaincante. Le débat est quand même lancé.

À mon avis, le problème actuellement avec la longue traîne, c’est que celle-ci n’est pas nécessairement adaptée au paradigme économique traditionnel, toujours dominant sur le web. En d’autres mots, les concepts commerciaux des Amazon, iTunes et autres Netflix, souvent cités en exemple, sont encore et toujours basés sur une version web des magasins à rayon traditionnels, avec ses promotions, recommandations et mises en valeur des meilleurs succès.

Il ne faut pas oublier que le web est loin d’avoir trouvé sa propre niche économique, et que la très grande majorité de ce que l’on y retrouve est « donné », plus ou moins volontairement, par la communauté. Les promesses de la longue traîne ne se réaliseront vraiment que lorsqu’on aura trouvé « le » modèle économique qui récompensera un tant soit peu les contributeurs actuellement laissés pour compte. J’ai d’ailleurs ici déjà discuté de certaines pistes de solutions prometteuses qui pointent à l’horizon.

De plus, on ne balance pas tout d’un coup par la fenêtre 50 ans de consommation faite sous l’égide des dictats d’une industrie omnipotente, qui statuait pour nous de ce qui était bon ou beau. Nous, consommateurs, devons jusqu’à un certain point, réapprendre à décider par nous-mêmes. Et surtout, apprendre à explorer, à essayer, à expérimenter pour véritablement trouver chaussures à nos pieds. Et nous avons maintenant avec internet un outil extraordinaire à notre disposition pour ça.

Si j’étais vous, je ne lancerais pas trop vite la serviette en ce qui concerne la longue traîne.

Pierre M

Neutralité du net: l'apocalypse selon internet

June 20th, 2008 by Pierre M

Et si bientôt s’abonner à internet ressemblait à ça? Monstrueux, n’est-ce pas?

C’est le scénario catastrophe annoncé par le groupe I Power sur son site, rien de moins que la fin d’internet tel qu’on le connaît, d’ici 2012.

Selon lui, les grands fournisseurs d’accès à internet (FAI) de la planète seraient actuellement en pourparlers avec les grands producteurs de contenus pour transformer le web en un genre de télévision « améliorée ». Et cela aurait été confirmé par des employés de Bell et Telus au Canada. Tous les FAI auraient signé un accord de confidentialité à ce sujet et c’est pourquoi la chose ne ferait pas plus de vagues.

J’en conviens, tout ça fait un peu théorie du complot et ressemble un peu beaucoup au genre de coup publicitaire « arrangé avec le gars des vues » dont le web a le secret. Ce qui n’aide pas non plus, c’est que les membres de I Power apparaissant dans la vidéo sont connus pour avoir un parcours pour le moins ambigu (et néanmoins très distrayant), où il est souvent difficile de faire la part entre la fiction et la réalité.

Par exemple, le premier a réalisé un (vrai?) documentaire sur la (fausse?) vie du deuxième, qui clame être le (vrai?) meilleur joueur du jeu World of Warcraft, le troisième étant son (faux?) amant BDSM, qui lui semble être le (vrai?) petit ami de la dernière, qui elle est davantage connue pour ses (vrais?) décolletés et pour avoir offert 40 000 (faux?) « blowjobs » afin de se faire élire sous la bannière d’un (vrai?) parti au sénat belge. Ouf!

Bref, tout ça pour dire qu’il faut prendre leur « scoop » avec un gros grain de sel.

Vu la gravité des affirmations, j’ai quand même fait quelques recherches sur la toile sur cette fin annoncée, pour n’y trouver ni confirmation, ni réfutation.

J’y ai cependant trouvé plusieurs articles et vidéos, la plupart plus anciens, tout aussi alarmistes. Dont celui-ci très récent, qui cite plusieurs indices qui laissent croire qu’un tel dénouement est tout à fait plausible et même probable si rien n’est fait.

Mais surtout, je suis tombé sur cette très récente et troublante étude du très respectable institut Fraser. En bref, celle-ci conclut que la neutralité du net est une mauvaise idée, que l’on ferait mieux de laisser les FAI faire ce qu’ils veulent, et que les abus, si abus il y a, peuvent très bien être réglés à la pièce.

J’ai lu cette étude avec attention et j’ai été complètement sidéré par l’argumentation, et aussi déçu qu’un tel institut puisse cautionner ce genre de papier. Il m’apparaît évident que le but réel de l’étude est de démontrer des conclusions déjà connues à l’avance. C’est typiquement le genre « d’étude » auquel on s’attend lorsqu’elle est commandée et payée par des lobbyistes ou une société, afin de justifier une idéologie dans l’opinion publique.

Peut-être que le scoop de I Power est un canular, c’est même probable. La table n’est peut-être pas encore tout à fait mise pour voir la fin d’internet, mais les forces anti-neutralité sont définitivement en train de placer leurs pions sur l’échiquier. Et si ceux-ci gagnent le combat législatif, le risque est énorme que ce scénario catastrophe se réalise : un réseau dont le contenu et l’accès sera étroitement contrôlé par les corporations, un internet « pay-for-everything » où le contenu indépendant ou le moindrement subversif risque fort de n’avoir plus sa place.

Dans ce contexte, canular ou non, cette nouvelle aura eu tout de même l’avantage d’attirer l’attention sur le sujet. Et le sujet de la neutralité du net a besoin de beaucoup plus d’attention qu’il n’en a actuellement. Après tout, ceux qui s’opposent à la neutralité ne font pas toujours preuve de plus de rigueur dans leur message.

Ajout du 23 juin: voir également mon autre billet sur la neutralité du net.

Pierre M

La neutralité du net, une nouvelle lutte des classes

June 16th, 2008 by Pierre M

Le sujet de la neutralité du net revient dans l’actualité canadienne depuis quelques semaines. Avec raison. S’il y a bien un sujet important concernant internet, c’est celui-là. Si vous êtes de ceux qui ne savent toujours pas ce dont il est question, je vous en supplie, informez-vous au plus vite et prenez part au débat.

En (très) résumé, la neutralité du net, neutralité de réseaux ou « network neutrality » en langue franque, est le principe selon lequel un réseau de communication (internet dans le cas qui nous intéresse) ne doit pas favoriser d’une façon ou d’une autre un contenu, une application ou un service au détriment d’un autre. Pour plus de détails, je vous suggère simplement de googler tout ça, mais comme introduction je vous recommande les liens ici, ici, et .

Chez nos voisins du sud, le débat est bien engagé et fait rage depuis un certain temps déjà. Tandis que chez nous, il ne fait que commencer. Et ici, il semble vouloir prendre deux formes en apparence différentes.

Il y d’abord le fournisseur d’accès internet Bell qui a été pris en flagrant délit de manipulation du trafic (traffic shaping). Sous prétexte de ménager la bande passante pour ses « honnêtes » clients, Bell ralentit les applications d’échange de fichiers (P2P) surtout utilisé, c’est bien connu, par les méchants pirates. Ce n’est peut-être qu’une drôle de coïncidence que celui-ci vient tout juste de lancer sa propre boutique de téléchargement en ligne, mais vous avouerez que Bell est en très, très gros conflit d’intérêts. Et il ne serait pas le seul au Canada à s’adonner à ce genre de pratique.

Il y a également le lobby culturel canadien (québécois?), l’ADISQ en tête, qui milite ardemment pour un « contrôle de notre environnement culturel » afin de donner « une place prépondérante aux contenus canadiens » sur internet. En clair, l’ADISQ voudrait que le CRTC oblige les fournisseurs d’accès à offrir les contenus canadiens en priorité à leurs abonnés. Ça peut paraître à priori un objectif louable, mais il n’est pas difficile d’imaginer comment cela ouvrirait la porte aux abus de toutes sortes. Sans compter que c’est drôlement une solution de « looser », comme si nous n’étions pas capables de produire du contenu suffisamment bon et qu’on doit donc forcer les internautes à s’y intéresser.

Bref, suite à tout ce brouhaha, le CRTC réfléchit à une possible réglementation et un projet de loi privé a été déposé par un membre de l’opposition à Ottawa pour protéger la neutralité du web au Canada. Mais le débat parlementaire est loin d’être gagné.

Mais ce qui me frappe dans tout ça c’est que, encore une fois, c’est une lutte des classes qui se dessine. Une lutte entre la classe dominante économique, les gros joueurs de l’industrie du divertissement entre autres, et nous, internautes-citoyens-consommateurs « ordinaires », nous le nouveau prolétariat.

Ce ne serait pas la première lutte des classes de l’histoire ayant été provoquée par une percée technologique, loin de là. La révolution industrielle du 19e siècle ainsi que celle de l’automatisation et de l’informatisation au 20e siècle sont toutes des exemples de « sauts » technologiques ayant déclanché une lutte entre la classe politico-économique et la classe ouvrière.

Mais une différence cruciale existe entre ces dernières et la lutte pour la neutralité du net. Une différence qui fait en sorte que cette invention extraordinaire qu’est internet est véritablement en péril.

Contrairement à toutes les autres inventions récentes qui ont façonné notre monde, internet ne favorise pas à priori les intérêts de la classe dominante. On le voit bien avec la « free culture » et les efforts désespérés de l’industrie musicale pour protéger ses acquis, le web donne le gros bout du bâton aux internautes. Comme j’en ai souvent discuté dans ce blogue, bien que beaucoup reste à faire pour le concrétiser, le web donne potentiellement un pouvoir énorme aux consommateurs et aux citoyens.

Mais le problème c’est que ce sont les classes dominantes qui passent les lois. Ou, à tout le moins, qui ont une influence prépondérante sur celles-ci.

C’est pourquoi il est si important que toute la population numérique s’unisse derrière cette cause et passe rapidement aux actes. Ce n’est qu’ainsi que l’on pourra contrer les forces dominantes qui veulent transformer le web en télévision améliorée. Et nous avons pour nous la force du nombre et, grâce au web, la puissance de l’information et du ralliement.

D’innombrables initiatives visant la défense de la neutralité du net existent sur la Toile. Des plus sérieuses aux plus pédagogiques, en passant par les plus alarmistes, celles de personnalités connues, et d’autres pour le moins… originales.

C’est ultimement la survie même du web qui est en jeu et aucun internaute n’a le droit d’ignorer ce débat.

Aux armes numériques, citoyens-internautes! C’est le temps de passer à l’action.

Pierre M

Ajout du 23 juin: voir également mon autre billet sur la neutralité du net.