Archive for July, 2008

Les nouveaux seigneurs du web

Thursday, July 31st, 2008

Ça y est, la Chine occupe maintenant la première place mondiale pour son nombre d’internautes, dépassant finalement le pays des pères fondateurs du web, les États-Unis.

Ma première impression en lisant cette nouvelle a été le sentiment plutôt triste de passer à côté de quelque chose. Un sentiment de perte.

Martin Lessard, citant Geert Lovink, mentionnait les multiples îles du cyberespace en parlant de la fragmentation linguistique du web. Dans le cas de la Chine, on devrait plutôt parler d’un continent. Un continent d’idées, d’opinions et de créations de toutes sortes qui nous échappe presque totalement, littéralement enfermé derrière une muraille culturelle et linguistique. La grande muraille linguistique chinoise.

On parle de 72,2 millions de blogues en Chine, et 300 000 pages Web sont créées chaque mois dans la seule ville de Pékin. Cela en fait des choses qui s’écrivent, et qui nous sont inaccessibles. Extrêmement décevant.

Une idée comme ça, qui permettrait de lancer des ponts entre les différentes îles linguistiques du cyberespace : créer un site collaboratif de type wiki, permettant aux internautes de traduire et de mettre en ligne des textes, articles ou blogues de leurs choix. Tous ceux ayant la chance de maîtriser plus d’une langue pourraient contribuer en traduisant leurs textes favoris ou ceux qu’ils jugent importants, peu importe la raison. Bien sûr, toutes les combinaisons de langues seraient les bienvenues : chinois-français, anglais-italien, espagnol-chinois, etc. Les contributions étant wiki, celles-ci pourraient être éditées, corrigées, complétées et raffinées par tous, et les traductions s’amélioreraient donc avec le temps. Il pourrait même y avoir des forums de discussion pour les demandes de traduction spécifiques.

Cela permettrait bien sûr d’avoir accès à la traduction d’un certain nombre de textes étrangers, mais également d’effectuer naturellement une sélection parmi la mer de blogues et de textes disponibles. Si quelqu’un quelque part juge qu’un texte vaut l’effort d’être traduit, c’est probablement que celui-ci vaut la peine d’être découvert et lu par un plus grand nombre.

Avec une participation un tant soit peu significative, ce genre d’initiative pourrait connaître un grand succès sur la toile. Ce n’est pas nécessairement un truc pour faire des sous, mais cela contribuerait certainement à faire un monde meilleur.

Mais peut-être que ce genre de site existe déjà?

Pierre M

La longue traîne de l'amour

Thursday, July 24th, 2008

Dans la foulée de mon billet sur la longue traîne, je voudrais porter à votre attention deux excellents textes publiés récemment par deux maîtres à penser respectés du web.

Dans le premier, The Long Tail and the Dip, Seth Godin y discute de trois zones de profitabilité de la courbe de la longue traîne. Il s’agit des deux zones traditionnellement évoquées dans le concept, c.-à-d. la zone des best-sellers (la “tête” de la courbe) et celle de la queue (ou la traîne), plus une troisième situé entre les deux.

La subtilité principale amenée par Seth Godin est que, selon lui, chaque zone est en soi également une longue traîne. En d’autres mots, la longue traîne serait constituée d’une collection de courbes de longues traînes plus petites, avec chacune ses propres gagnants et perdants, sa dynamique et ses spécificités. Il ajoute qu’il ne faut surtout pas voir les deux zones de la queue comme des prix de consolation pour quelqu’un qui échoue à se positionner parmi les best-sellers. Les créateurs doivent adopter une stratégie adaptée à la zone visée et, en cas d’échec, il n’y a aucune garantie que la stratégie choisie ait davantage de succès dans une autre zone.

Le second texte, écrit par Kevin Kelly, fait directement référence au précédent. Bien que Kelly ne soit pas nécessairement d’accord avec l’aspect “fractal” avancé par Godin, l’interprétation qu’il fait de ces mêmes trois zones est digne d’intérêt. Notamment, d’après lui, seules les deux premières zones de la tête de la courbe peuvent être profitables aux créateurs. La zone de la queue ne peut l’être que pour des agrégateurs de contenu (iTune et Netflix par exemple). Il allègue que, si les deux premières zones peuvent être rentables pour les créateurs, la traîne elle-même (la dernière zone) est davantage une question de passion et de réseautage. Et il conclut avec un énoncé tout en poésie et en métaphores que pour le plaisir, je me permets de traduire ici :

« Je préfère penser que la longue queue (NDT : c.-à-d. la longue traîne) représente la queue d’un animal différent. Nous avons mal identifié l’être intangible auquel elle appartient. Ce n’est pas la longue queue de la bête du profit commercial. Plutôt, c’est la longue queue du dragon de l’amour. L’amour de la création, de la réalisation, du rapprochement, de la passion immodérée, ou du désir de faire la différence, ou de faire quelque chose d’important pour soi, pour l’amour de socialiser, de donner, d’apprendre, de créer et de partager. »

S’il est fort probable qu’une partie de la longue traîne ne pourra jamais être rentable pour les créateurs, il n’en demeure pas moins que ceux-ci ont beaucoup plus de chances de tirer leur épingle du jeu grâce au phénomène de la longue traîne que s’ils demeurent cantonnés dans les systèmes de distribution traditionnels.

La longue traîne représente à mon avis plus que jamais une lueur d’espoir pour tous les créateurs du web.

Pierre M

Une leçon de perspective

Friday, July 18th, 2008

Dans un de mes passages favoris de son extraordinaire série The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy, Douglas Adams y raconte l’histoire d’un extra-terrestre qui, un jour, pour contrarier sa femme qui lui reprochait sans cesse son manque de sens des proportions (selon elle, il passait beaucoup trop de temps à des activités « futiles » du genre contempler les étoiles ou analyser le fonctionnement d’une épingle à couche), inventa une machine qui permettait d’appréhender d’un seul coup l’infinité de l’univers dans son entier, en perspective avec soi-même.

La machine en question, le Total Perspective Vortex, partait du principe que, chaque particule de matière de l’univers étant affectée d’une manière ou d’une autre par toutes les autres particules existant dans l’univers, il est possible d’extrapoler celui-ci au grand complet à partir de, par exemple, un morceau de gâteau.

Donc, d’un côté il brancha la réalité complète de l’univers tel qu’extrapolé par sa machine, et de l’autre, sa femme. À sa grande horreur, son cerveau fut complètement annihilé par le choc. Il venait néanmoins de prouver hors de tout doute que si la vie devait exister dans un univers aussi immense, une chose que cette vie ne pouvait se permettre de posséder, c’est le sens des proportions. Conclusion tout à fait savoureuse et probablement tellement vraie.

Tout ce long préambule pour vous présenter Universcale, une remarquable animation flash qui utilise magnifiquement les technologies web pour illustrer l’échelle inimaginable de notre univers. Votre cerveau n’en sera pas annihilé, mais vous en serez certainement quitte pour une sensation étourdissante. À ce propos, je vous conseille dans un premier temps de laisser l’animation suivre son cours, sans chercher à sauter les étapes. Cela demande un peu plus de temps, mais l’impression en est d’autant plus saisissante.

C’est peut-être vrai que l’esprit humain n’est pas équipé pour réellement appréhender l’univers dans son immensité, mais il est quand même bon quelquefois de remettre nos « petites » vies en perspective.

Pierre M

FLOSS n'est pas une marque de dentifrice

Monday, July 14th, 2008

FLOSS: Free/Libre/Open Source Software

En lisant ce très bon texte de Michael Tiemann, l’un des pionniers dans le domaine, j’ai réalisé que le logiciel libre était peut-être le seul espoir de voir un jour les logiciels atteindre un niveau de qualité comparable à celui des autres produits de consommation courants.

Les bogues logiciels font tellement partie de notre quotidien qu’on ne réalise presque plus à quel point la qualité générale des produits qui nous sont offerts est pitoyable. Dans toute autre industrie, une telle « non-qualité » serait plus que suffisante pour précipiter n’importe quel manufacturier vers la faillite. Et malgré tout, l’industrie du logiciel s’en tire relativement bien… jusqu’à présent.

Pourtant, l’industrie semble faire des efforts pour corriger le tir. Mais malgré toutes les promesses, version après version, la situation est loin de se corriger. À sa défense, et pour avoir beaucoup travaillé dans cette industrie, je peux témoigner qu’il est excessivement difficile de produire du logiciel de qualité. Le problème n’est pas que les concepteurs et programmeurs compétents manquent à l’appel, loin de là. Ce n’est pas non plus la faute des méthodes de conception ou des systèmes de contrôle de la qualité déficients, il en existe d’excellents qui sont amplement utilisés dans l’industrie. Et il y a certainement une volonté sincère des entreprises de s’améliorer, la plupart faisant des efforts louables en ce sens.

Contrairement à l’analyse qu’en fait Michael Tiemann, je crois que le problème réside surtout, et plus simplement, dans notre système économique même. Ce système qui oblige à une constante recherche du profit et de la rentabilité à court terme. Car faire de bons logiciels est très possible, mais cela exige de la discipline, de l’argent bien sûr, mais surtout du temps. Comme quelqu’un de très sage a un jour dit, faire un bébé prend neuf mois, peu importe combien de personnes tu assignes à la tâche. C’est un peu la même chose avec un logiciel. Malgré toute leur bonne volonté, et malgré la grande amélioration des méthodes et processus utilisés depuis quelques années, toutes les entreprises se heurtent tôt ou tard à cette implacable loi économique : mettre en marché au plus vite, ou bien crever. Si produire de bons logiciels prend du temps, se contenter d’en faire simplement des “satisfaisants” en prend beaucoup moins. Et c’est ce que se résignent à faire la plupart des acteurs de l’industrie.

C’est là l’autre partie du problème: le niveau de qualité actuellement considéré comme “satisfaisant” par le consommateur est dramatiquement bas. Par dépit, par fatalisme et surtout parce qu’on ne nous a jamais habitués à mieux. Et en ce domaine, le logiciel libre pourrait bien provoquer une petite révolution. Selon les chiffres cités par Tiemann, l’Open Source démontre une supériorité notable en ce qui a trait à la qualité des produits offerts, ce que confirme d’ailleurs la rumeur populaire. Et cela est sans compter le haut degré d’innovation dont ces logiciels font généralement preuve.

En prouvant aux consommateurs que concevoir des logiciels novateurs qui ne soient pas truffés de bogues n’est pas une utopie, l’Open Source provoque déjà un changement de mentalité. Et de plus en plus de consommateurs reconnaissent les vertus du logiciel libre, à preuve le succès énorme rencontré par Firefox, l’un des produits phares de cette culture.

Cette révolution n’annonce peut-être pas la mort de l’industrie traditionnelle, mais elle forcera probablement celle-ci à s’adapter aux nouvelles attentes de qualité et d’innovation que le logiciel libre est en voie de créer chez les consommateurs. Si ce n’est uniquement pour ça, je souhaite longue vie au FLOSS.

Malheureusement, celui-ci est confronté au même problème que celui vécu dans le reste de la culture du libre, soit l’absence d’un modèle économique viable et adapté au web. Tout comme pour la musique et la vidéo « libres », la communauté FLOSS devra, elle aussi, trouver sa raison d’être économique afin assurer sa viabilité à long terme. Et ne plus compter uniquement sur la générosité de ses membres.

Pierre M

La longue traîne : une utopie?

Friday, July 4th, 2008

Une étude publiée dans le Harvard Business Review remet en question la validité d’un concept cher aux optimistes de la nouvelle économie internet, dont je fais partie, la théorie de la longue traîne.

Mieux connu sous l’appellation « Long Tail », ce concept a été initialement énoncé par Chris Anderson dans un article de Wired (une traduction ici), puis popularisé par un livre à succès du même auteur. Cette théorie énonce que dans le marché internet, les produits dont la demande était traditionnellement trop faible pour intéresser les canaux de distribution classiques, vont collectivement représenter une part du marché égale ou supérieure à celle des best-sellers et autres blockbusters. Une opportunité pour tous les créateurs trop marginaux ou pas assez « tendance » au goût de l’industrie de connaître enfin un certain succès.

Selon l’étude réalisée par Anita Elberse, professeure au Harvard Business School, les promesses de la longue traîne ne se concrétiseraient tout simplement pas, et ce, malgré une diversification de l’offre sur internet. Tout au contraire, l’économie du « hit » serait même en croissance.

Les doutes sur cette théorie ne datent pas d’hier, mais de l’aveu même de Anderson, cette dernière étude est particulièrement solide. Bien sûr, celui-ci n’est pas d’accord avec les conclusions et il y répond sur son blogue, mais son argumentation n’est pas très convaincante. Le débat est quand même lancé.

À mon avis, le problème actuellement avec la longue traîne, c’est que celle-ci n’est pas nécessairement adaptée au paradigme économique traditionnel, toujours dominant sur le web. En d’autres mots, les concepts commerciaux des Amazon, iTunes et autres Netflix, souvent cités en exemple, sont encore et toujours basés sur une version web des magasins à rayon traditionnels, avec ses promotions, recommandations et mises en valeur des meilleurs succès.

Il ne faut pas oublier que le web est loin d’avoir trouvé sa propre niche économique, et que la très grande majorité de ce que l’on y retrouve est « donné », plus ou moins volontairement, par la communauté. Les promesses de la longue traîne ne se réaliseront vraiment que lorsqu’on aura trouvé « le » modèle économique qui récompensera un tant soit peu les contributeurs actuellement laissés pour compte. J’ai d’ailleurs ici déjà discuté de certaines pistes de solutions prometteuses qui pointent à l’horizon.

De plus, on ne balance pas tout d’un coup par la fenêtre 50 ans de consommation faite sous l’égide des dictats d’une industrie omnipotente, qui statuait pour nous de ce qui était bon ou beau. Nous, consommateurs, devons jusqu’à un certain point, réapprendre à décider par nous-mêmes. Et surtout, apprendre à explorer, à essayer, à expérimenter pour véritablement trouver chaussures à nos pieds. Et nous avons maintenant avec internet un outil extraordinaire à notre disposition pour ça.

Si j’étais vous, je ne lancerais pas trop vite la serviette en ce qui concerne la longue traîne.

Pierre M